Mon pays a explosé

Il y a longtemps que je t’ai pas écrit.

Mon pays a explosé, tu sais ça? Oui, je pense que tu sais, tout le monde le sait.

Du 12 au 21 mars, je suis rentrée chez moi, à Bruxelles. Pendant 9 jours, j’ai couru entre mes potes, ma famille et mes rdv pro avant de repartir pour Beyrouth. Lundi 21 mars, au matin, je me suis réveillée dans ma petite chambre familiale, j’ai fait ce geste qui me semble déjà bien routinier: fermer ma valise, vérifier si j’ai bien mon passeport et ma carte visa. J’ai fermé la porte de ma maison schaerbeekoise et j’ai marché direction gare du nord. Dans le train pour Zaventem, j’ai observé une dernière fois les paysages bruxellois défilé en me demandant quand est-ce que je reviendrais pour la prochaine fois. A l’aéroport, j’ai voulu enregistré mon bagage mais la tirette a explosé. J’ai un peu rigolé devant la madame de Middle East Airlines. Du coup, j’ai été emballé ma valise dans du plastique. Je trouvais ça marrant, je m’étais toujours demandé à quoi ça servait d’emballer son bagage dans du plastique. Alors, j’ai fait une photo de cette valise-préservatif dans le hall d’accueil des passagers et je suis partie prendre mon avion.

Au milieu des nuages, j’ai papoté avec une travailleuse humanitaire qui allait en Jordanie. Il y a eu des turbulences, on a rigolé pour pas stresser et puis voilà on est arrivées à Beyrouth. J’ai retrouvé mon petit cocon, mon copain, mon lit et j’ai dormi.

Mardi 22 mars, je me suis réveillée en forme, heureuse, sereine. J’ai ouvert FB assez machinalement et j’ai lu qu’un bruit de détonation avait été entendu à l’aéroport de Zaventem. De minutes en minutes, les informations sont tombées. Mon Whatsapp a commencé à sonner: « Jehanne t’es où? Tu rentrais quand au Liban? ». Les premières photos sont sorties. J’ai hurlé. J’ai enfilé n’importe quoi et j’ai foncé dans le premier taxi vers l’autre bout de la ville, chez mon amie belge. Au milieu des embouteillages beyrouthins, j’ai appris qu’une bombe avait explosé à Maelbeek. Des larmes chaudes et très salées sont arrivées au coin de ma bouche. Le chauffeur m’a tendu un mouchoir en souriant.

J’ai rien compris. J’étais loin des miens. Les images d’horreurs se sont succédé.

J’ai retrouvé mon amie, on s’est serré dans les bras. Devant TV5Monde, on répétait « mais putain, mais putain ». Les premiers décès ont été annoncés. L’horreur a continué.

Pendant 24h, je n’ai fait que rafraîchir mon fil d’actus. Etre certaine que les proches vont bien, trembler devant les photos de victimes, être écœurée de la récupération médiatique, pleurer devant les témoignages, rugir devant certaines réactions.

Dans le flux d’infos, j’ai lu qu’un homme, Alphonse Youla, avait été un véritable héros pendant les attentats à l’aéroport. Il a porté secours à plusieurs victimes. J’ai directement reconnu son uniforme avec les bandes fluos. Il travaille pour la compagnie qui a emballé ma valise dans du plastique la veille. J’ai pleuré, j’ai souri. Fort.

Mon pays a explosé à 3000km de moi. J’ai eu envie de serrer mes proches dans mes bras. Si fort. Tu peux pas t’imaginer. Mais je pouvais pas. Et puis, la vie a continué. A Beyrouth, on m’a dit « bienvenue au club des pays qui explosent ». J’ai un peu rigolé en essuyant les larmes et la morve sur les manches de mon pull.

Voilà, c’est tout.

Je suis Bruxelles, Lahore, Paris, Beyrouth, Ouagadougou, Ankara, Damas, Tunis, Maiduguri…

A toutes les victimes de la barbarie: Rest In Peace.

 

 

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Allô Bruxelles, c’est comment la situation chez toi?

Nan, Bruxelles n’est pas un nid à terroristes. Ouais, c’est une chouette ville à visiter. T’as des doutes là-dessus ? Passe un coup de fil à la ville. Un Bruxellois t’expliquera tout.

A en croire les medias internationaux, Bruxelles est une terrible zone de guerre. En vérité vraie, malgré la menace, le quotidien des bruxellois n’a pas vraiment changé. Bien-sûr, mi-novembre, la quasi paralysie de la ville pendant le niveau 4 (menace « sérieuse et imminente ») a été vécue difficilement par la majorité des habitants mais depuis que le niveau est redescendu à 3, la vie a repris le dessus. Bruxelles est une ville plutôt cool qui regorge de cafés, de musées, de théâtres et de fêtes. Vraiment, on y est bien. (Puis y a d’la bière, du chocolat, des bd, des frites et des peintures de Magritte). Le hic, c’est que depuis les évènements, la ville a perdu 20% de ses visiteurs. Face à cette situation, Visit Brussels, l’agence du tourisme de la Région de Bruxelles s’est retroussé les manches en lançant une grande campagne internationale pour faire revivre le tourisme bruxellois : Call Brussels.

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Quand on hésite à se rendre dans un pays pour des raisons de sécurité, rien de mieux que de demander aux locaux ce qu’ils en pensent… C’est à partir de cette idée qu’est née la campagne #callbrussels. La ville a installé trois cabines téléphoniques éphémères dans différents quartiers  de la capitale : au Mont des Arts (lieu très touristique, à quelques pas de la Grand-Place), à Flagey (quartier très vivant et branché) et sur la Place Communale de Molenbeek (un quartier très animé mais aussi (mal)connu comme « la plaque tournante du djihadisme européen »). A partir de ton ordinateur ou de ton smartphone, toi, internaute, tu peux appeler gratuitement l’une des trois cabines via le site web https://call.brussels/ A l’autre bout du fil, à Bruxelles un passant, un « local » ou un touriste finira bien par te répondre.

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Le concept : un téléphone sonne dans le vide (à la manière d’Amélie Poulain), certains passent sans prêter attention, d’autres plus téméraires, décrochent et écoutent les questions des futurs touristes ou des simples curieux. Des webcams filment en direct les trois lieux, ce qui permet à l’utilisateur d’observer son interlocuteur. Le tout est diffusé en streaming sur internet.

Le 18 janvier, l’agence diffusera un petit film reprenant les meilleurs passages, via les réseaux sociaux et l’achat d’espaces média dans le monde entier. La campagne au total coûtera un demi-million d’euros (ouais c’est pas rien). Le pari était risqué. Est-ce que les internautes allaient appeler ? Pour dire quoi ? Qui allait décrocher ? Les gens allaient ils jouer le jeu d’un côté comme de l’autre du téléphone ?

Le succès semble être au rdv. En 24h plus de 1800 appels ont été échangés. L’expérience a duré 5 jours et se termine ce lundi à 19h (heure locale).

Pierre un jeune bruxellois avait entendu parler des téléphones, comme il passait par Flagey avec un ami, ils se sont dit «go and try ». « On a eu un corse en ligne. On a discuté de Bruxelles, de ce qui se passe et aussi de la Corse. Il nous voyait à travers la caméra, ça l’a rassuré je crois. Il a posé quelques questions mais il n’était pas vraiment inquiet. C’était plus une chouette interaction sociale entre deux personnes. »

Hier, j’ai pris mon courage à deux mains pour appeler ces inconnus dans la rue (parce-que oui je viens de Belgique mais en ce moment je vis loiiiiin). Pour être tout à fait honnête, c’était assez intimidant. Point faible du système, la connexion est peu lente, il  y a un décalage de quelques secondes. Par contre, voir la scène en direct sur l’écran de son ordinateur est assez excitant, les gens qui passent près du téléphone, quelqu’un approche, hésite et finalement décroche et, nous voilà en ligne à discuter.

A Flagey, Yves a directement décroché le téléphone : « Mais oui tout va bien, comme toujours. Il se passe rien à Bruxelles à part quelques fanatiques un peu fous mais c’est pareil dans toute l’Europe ».

Au Mont-Des-Arts, c’est une bande de jeunes demoiselles qui ont pris le cornet en riant « Ouiii, Bruxelles va bien, tout va bien merci. Il faut venir, hein ! »

Et enfin à Molenbeek, après avoir sonné dans le vide plusieurs minutes, c’est un petit ket (comme on dit ici) qui a répondu « Moi, j’ai 8 ans et je cherche quelque chose au marché et toi, t’es journaliste ? Tu cherches les terroristes ? »

Espérons que cette campagne redonne ces lettres de noblesse à la capitale belge malgré l’actualité qui continue de l’accabler. En tout cas, je t’invite à tenter l’expérience Call Brussels (qui se termine dans quelques heures) pour papoter un petit bout avec les bruxellois ou si t’es bruxellois toi pour tailler la bavette avec un « d’ailleurs ».

Pauvre con

Tu exploses. Tu tues. Tu massacres.

Au nom de quoi?

Des innocents. Des femmes, des hommes, des enfants.

Morts.

Tu sèmes l’horreur, la terreur. Mais tu ne gagneras pas.

On rit au nez barbarie.

Tu peux tous nous tuer, va. Tu n’auras rien gagné.

On a pas peur de toi. De ta connerie. De ton inhumanité.

Pauvre con. Tu dois être désespéré pour en arriver là.

N’as tu jamais ressenti le bonheur de te réveiller auprès de l’être aimé? N’as tu pas envie de prendre soin de tes parents? Ne veux tu pas voir grandir tes enfants?

Tu te tues. Comme un con. Et tu tues les autres.

Pour rien. Pour Allah.

Mais Allah, il s’en fou de toi.

Il pleure. Il hurle. Tu n’entends pas?

Tu exploses. Tu tues. Tu massacres.

Continue, va.

On a pas peur.

On chante la vie.

On danse la vie.

On aime.

Tu devrais essayer.

Pauvre con.

 

 

 

Au fait

Au fait, hier, je me promenais au Sablon, je regardais un peu les boutiques chics puis les bâtiments quand même impressionnants. Machinalement, je suis passée devant des militaires. Vingt mètres plus loin, je me suis arrêtée devant un de ces petits panneaux verts qui racontent l’histoire de l’architecture de la ville, tu vois, ceux là-même qu’on regarde jamais sauf quand on attend le tram. J’ai donc appris avec surprise que je me tenais devant la grande synagogue de Bruxelles. C’est alors, que j’ai rebroussé chemin vers les hommes en mitraillettes. Ils étaient tout jeunes, je leur dit « hé salut, vous faites quoi ici en fait? ». Et là, ils m’ont répondu ce à quoi je m’attendais « on protège la grande synagogue de Bruxelles. Depuis, l’attentat au musée juif et ce qu’il s’est passé à Paris, mieux vaut plus prendre de risque quoi. »
« C’est sûr. Merci. Bonne journée », je crois que j’ai répondu à peu près ça. Derrière moi, arrivait un homme en kippa. Je suis partie.
Il y a des gens dans ma ville qui sont protégés par des militaires pour aller se recueillir. Ça fait déjà un bon bout. Je suis passé devant des dizaines de fois sans jamais rien remarquer. Sans me poser de questions. Sans regarder ni réfléchir.
Le tram est arrivé, je suis rentrée.
Les épaules sans doute un petit peu plus basses que d’habitude.
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