La petite fille de la nuit

A Beyrouth, la nuit c’est la vie. Les rues des quartiers branchés se remplissent de noctambules de tous âges et de toutes origines.

Tous les bars sont pleins (même les plus pourris). L’alcool coule à flot, la musique retentit. Plus qu’ailleurs sans doute, la fête fait vibrer la ville. Genre, vraiment. A coup de verres bien hauts, le temps d’un instant, on oublie les poubelles, la crise politique, les problèmes d’eau, d’électricité et d’internet, la guerre voisine et les deux millions de réfugiés. On s’enivre aujourd’hui puisqu’on ne sait jamais de quoi sera fait demain.

Mar Mikhael, ça sent la fête dés 19h à l’happy hour. Les gens sont beaux et lookés.

Vendredi soir, il doit être 23h, on s’assied à une table sur le trottoir. On boit du vin, on papote, tout va bien. Je me désintéresse un instant de la conversation pour observer l’agitation. Parmi les fêtards, une multitude d’individus tournent en rond espérant attirer l’attention. Des vendeurs ambulants de machins qui ne servent à rien, des cireurs de chaussure que tout le monde refuse et puis des enfants qui quémandent de l’argent. Ce contraste de misère sociale face à la jeunesse dorée profitant de la vie me serre le cœur. B. qui m’observe du coin de l’œil me glisse un « essaye de lâcher prise et de t’amuser quand même, dacc? ».

Je reviens à la conversation. Un photographe ambulant se ballade avec son polaroid, Z. demande qu’il nous prenne en photo. Une petite fille, de 6 ans tout au plus, vient près de nous et s’assoit à notre table. Tout à fait sûre d’elle, elle prend la photo dans ses mains et nous pointe du doigt chacun à notre tour. Elle repose la photo et commence à danser sur le son de la musique tout en continuant à nous toiser. B. sort un billet et le lui tend. Elle s’en va vers le groupe suivant.

Je ne peux détourner mon regard de cette petite personne. Elle se glisse dans la foule, blaguant avec les adultes avec une assurance tout à fait déconcertante. Elle prend la bière de l’un, passe sous les jambes de l’autre. Quand les gens ne prêtent pas attention à elle, elle danse en agitant ses bras en l’air et en bougeant vivement son bassin.

Ses yeux immenses ne reflètent pas une once de peur, ni de joie d’ailleurs. Jamais auparavant je n’avais vu un enfant sans la moindre trace d’innocence dans le regard.

Je bous intérieurement. Qui a appris à cette gamine à agir de la sorte? Qui l’oblige à faire ça? Qui lui reprend tout ce qu’elle a gagné une fois qu’elle rentre chez elle? Quel parent peut laisser traîner son enfant dans les bars au milieu de la nuit?

On change d’endroit. Je n’ai plus envie de boire. La petite arrive près du comptoir. Le patron la tient par le bras pour la mettre dehors tout en lui glissant un billet. Je la regarde. Elle ne fronce pas un sourcil. Aucune émotion dans les yeux, toujours ce regard rempli d’assurance. Elle se frotte un peu le bras et se remet en route vers une nouvelle cible.

Les gens lui sourient. Elle est très mignonne. Ce n’est qu’une enfant. Les habitués la connaissent. Certains lui passent la main dans les cheveux, d’autres la chasse à coup de « khalas ».

Il est 2h du matin, nous quittons le quartier, elle est toujours là à voguer d’un groupe de personne à l’autre pour demander quelques billets. Je ne sais quand elle finira par aller dormir avant de tout recommencer dés le lendemain.

Enfance volée. Quel futur pour elle? Qu’est ce qui l’attend? Déjà si grande alors qu’elle est si petite. La suite risque d’être pire encore.

Monde de merde.

Pendant plusieurs jours, j’ai continué à penser à cette gamine et à en parler. Mes amis libanais m’ont répondu « C’est probablement une syrienne d’une famille très pauvre. On ne peut pas agir, c’est des mafias qui gèrent ça, ils se servent de ces enfants. Le seul truc qu’on puisse faire c’est d’être gentils avec eux et empêcher les actes de violence dont on est témoins. »

Je répond: « Je comprends pas comment on peut faire la fête en dépensant 10$ par verre à côté de ces gosses qui n’ont rien. »

Ils ajoutent: « Jehanne, on ne peut pas s’arrêter de vivre parce que certains sont malheureux, on ne peut pas. »

Ils ont raison.

Peut-être qu’ici, mon esprit de petite belge bien pensante est choqué parce que la misère est face à moi sans fard, sans masque. En Europe, on cache les choses qui nous gênent. On laisse les gens crever parce qu’on a pas envie de s’en occuper. On refuse les réfugiés parce qu’on a peur pour notre petit confort. On ne voit que ce qu’on choisit de regarder.

Voilà, c’était un vendredi soir à Beyrouth.

Je dédie ces quelques mots à ces enfants des rues qui vagabondent entre les âmes imbibées une fois la nuit tombée.

Je vous invite à lire ce billet, un mec raconte avoir sauvé 4 enfants pour 600$ à une mère qui les vendait dans la rue.

Aussi cet article du guardian sur les enfants des rues.

Et enfin, cette étude d’Unicef intitulée « Children living and working on the streets in Lebanon »

enfant

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Aparté

Avant. J’étais encore minus: mes pieds ne touchaient pas le sol dans la voiture de mon père qui me conduisait vers l’école. Je me souviens de cette portion d’autoroute que nous empruntions très souvent, je collais mon front contre la vitre et  regardais les gens dans leur auto, en me demandant bien où ils pouvaient aller comme ça. Nous nous dirigions tous dans la même direction et ça me fascinait, tous enfermés dans notre véhicule, sans nous voir vraiment, en nous rattrapant ou pas au gré des embouteillages et autres doubles files. Je m’imaginais tout un tas d’histoires sur leur vie, leurs envies. Et je me disais que peut-être quelqu’un se demandait aussi où j’allais et pourquoi et comment et tout ça.

Toujours. J’aime les aires d’autoroutes. Pour de vrai, je veux dire, j’aime vraiment. Surtout la nuit. Les gens sont tous fripés, les  petits yeux, la bouche pâteuse, la file pour les toilettes, les jambes lourdes, les enfants qui sucent leurs pouces en traînant leurs doudous, les gros camionneurs qui ne sont jamais vraiment fatigués. Riches, pauvres, vieux, jeunes, beaux, moches, toutes les nationalités, tous dans le même état semi-réel sous la lumière des néons. Partager le temps d’un instant cet espace de non-temps, de faux-jour, de pas-d’heures. Boire le même café pas vraiment bon et manger une fausse couque au chocolat juste comme ça. Se préparer à repartir vers là-bas.

Aujourd’hui. Il est tard mais il fait encore très chaud, je laisse tomber le métro et rentre à pied. La nuit est calme, c’est agréable. Je croise des gens, en groupe ou seul. Eux aussi doivent trouver cette première soirée d’été particulièrement délicieuse. Je pourrais leur dire bonsoir mais je ne le fais pas, je suis peureuse comme un hérisson et  ne saurais quoi leur dire. Et puis certainement qu’ils s’en fichent, un peu ou pas.

Voilà, c’est tout, c’est juste ça. On se croise, on se croise, on se croise. Peut-être qu’un jour on devrait oser se parler un peu, ou non peut-être pas, je ne sais pas.