Un petit souvenir d’été

Avant, j’étais p’tite.

J’habitais dans un immeuble entouré d’un grand jardin. Un truc un peu bourgeois avec un terrain de tennis et une piscine. Avant d’arriver dans la propriété, il y avait un petit pont, fallait klaxonner pour prévenir les voitures qui arrivaient de l’autre côté.

Le train passait tout près de chez nous. Ça faisait du bruit un peu quand on ouvrait les fenêtres.

Le jardin était bien tondu par le concierge. Il y avait même deux balançoires. J’allais pas trop fort dessus parce-que j’ai toujours été du genre poule mouillée avec ces trucs. Mais le fait de me balancer me donnait envie de chanter « 1,2,3 nous irons au bois, 4,5,6 cueillir des cerises, 7,8,9 dans mon panier neuf, 10, 11, 12 elles seront toutes rouges ». J’aimais ça les cerises, surtout quand on pouvait en faire des boucles d’oreilles.

Derrière les balançoires, il y avait une rangée de sapins. C’était le fouillis là-dedans. Et puis, la rangée de sapin continuait derrière le terrain de tennis, tout autour de lui. Ça faisait comme un couloir d’épines. Avec ma voisine-copine, on avait quand même pas mal peur d’y aller. Notre jeu préféré était de traverser ce couloir, rebaptisé « le parcours aventure ». Il fallait pas se prendre les cheveux dans les épines, ni trébucher sur les branches. C’était pas facile. Le pire, c’était les toiles d’araignée. On avait les chocottes mais quand on ressortait on était fières et on se sentait super fortes.

C’était des émotions quand même grandes. Quand je revenais à la maison après une journée à jouer dehors, ma jupe était toute sale et mes mains sentaient la terre. Je courais dans la cuisine pour manger plein de cerises. J’avais la bouche bien rouge et je crachais les noyaux partout. Ma mère se fâchait.

On prenait le repas sur la terrasse en regardant le soleil se coucher derrière les arbres et puis je m’endormais en étant déjà pressée d’être le lendemain pour aller jouer dans le jardin.

Puis, un jour, j’ai grandi.

Il y a pas si longtemps, je suis retournée dans le jardin du vieil immeuble, les travaux du RER ont détruit une partie du parcours aventure. Les balançoires sont toujours là,un peu vieillottes mais intacts. J’ai trouvé que le jardin était tout petit, moi qui le pensais immense. C’était bizarre.

J’ai pas pu m’empêcher de chantonner « 1,2,3 nous irons au bois, 4,5,6 cueillir des cerises, 7,8,9 dans mon panier neuf, 10, 11, 12 elles seront toutes rouges ». Et ce soir-là, je suis allée m’acheter des cerises…

image

Publicités

Mon pays a explosé

Il y a longtemps que je t’ai pas écrit.

Mon pays a explosé, tu sais ça? Oui, je pense que tu sais, tout le monde le sait.

Du 12 au 21 mars, je suis rentrée chez moi, à Bruxelles. Pendant 9 jours, j’ai couru entre mes potes, ma famille et mes rdv pro avant de repartir pour Beyrouth. Lundi 21 mars, au matin, je me suis réveillée dans ma petite chambre familiale, j’ai fait ce geste qui me semble déjà bien routinier: fermer ma valise, vérifier si j’ai bien mon passeport et ma carte visa. J’ai fermé la porte de ma maison schaerbeekoise et j’ai marché direction gare du nord. Dans le train pour Zaventem, j’ai observé une dernière fois les paysages bruxellois défilé en me demandant quand est-ce que je reviendrais pour la prochaine fois. A l’aéroport, j’ai voulu enregistré mon bagage mais la tirette a explosé. J’ai un peu rigolé devant la madame de Middle East Airlines. Du coup, j’ai été emballé ma valise dans du plastique. Je trouvais ça marrant, je m’étais toujours demandé à quoi ça servait d’emballer son bagage dans du plastique. Alors, j’ai fait une photo de cette valise-préservatif dans le hall d’accueil des passagers et je suis partie prendre mon avion.

Au milieu des nuages, j’ai papoté avec une travailleuse humanitaire qui allait en Jordanie. Il y a eu des turbulences, on a rigolé pour pas stresser et puis voilà on est arrivées à Beyrouth. J’ai retrouvé mon petit cocon, mon copain, mon lit et j’ai dormi.

Mardi 22 mars, je me suis réveillée en forme, heureuse, sereine. J’ai ouvert FB assez machinalement et j’ai lu qu’un bruit de détonation avait été entendu à l’aéroport de Zaventem. De minutes en minutes, les informations sont tombées. Mon Whatsapp a commencé à sonner: « Jehanne t’es où? Tu rentrais quand au Liban? ». Les premières photos sont sorties. J’ai hurlé. J’ai enfilé n’importe quoi et j’ai foncé dans le premier taxi vers l’autre bout de la ville, chez mon amie belge. Au milieu des embouteillages beyrouthins, j’ai appris qu’une bombe avait explosé à Maelbeek. Des larmes chaudes et très salées sont arrivées au coin de ma bouche. Le chauffeur m’a tendu un mouchoir en souriant.

J’ai rien compris. J’étais loin des miens. Les images d’horreurs se sont succédé.

J’ai retrouvé mon amie, on s’est serré dans les bras. Devant TV5Monde, on répétait « mais putain, mais putain ». Les premiers décès ont été annoncés. L’horreur a continué.

Pendant 24h, je n’ai fait que rafraîchir mon fil d’actus. Etre certaine que les proches vont bien, trembler devant les photos de victimes, être écœurée de la récupération médiatique, pleurer devant les témoignages, rugir devant certaines réactions.

Dans le flux d’infos, j’ai lu qu’un homme, Alphonse Youla, avait été un véritable héros pendant les attentats à l’aéroport. Il a porté secours à plusieurs victimes. J’ai directement reconnu son uniforme avec les bandes fluos. Il travaille pour la compagnie qui a emballé ma valise dans du plastique la veille. J’ai pleuré, j’ai souri. Fort.

Mon pays a explosé à 3000km de moi. J’ai eu envie de serrer mes proches dans mes bras. Si fort. Tu peux pas t’imaginer. Mais je pouvais pas. Et puis, la vie a continué. A Beyrouth, on m’a dit « bienvenue au club des pays qui explosent ». J’ai un peu rigolé en essuyant les larmes et la morve sur les manches de mon pull.

Voilà, c’est tout.

Je suis Bruxelles, Lahore, Paris, Beyrouth, Ouagadougou, Ankara, Damas, Tunis, Maiduguri…

A toutes les victimes de la barbarie: Rest In Peace.

 

 

Chronique de Beyrouth (4): on s’habitue à tout

Salut,

ça fait un bout que je t’ai pas écrit. Voilà maintenant cinq mois que j’ai quitté ma petite Belgique pour venir tenter un bout de nouvelle vie ici, au Liban. Cinq mois, c’est pas beaucoup, mais quand même, c’est pas rien non plus. Tu as le temps de découvrir, comprendre (un peu), t’attacher (beaucoup), prendre tes marques, créer des choses, apprendre quelques mots d’arabe, voir passer les saisons, te sentir bien.

Les coupures d’électricité quotidiennes, les embouteillages, les services (taxis collectifs), la belle lumière, les toilettes hypers propres partout, les enfants qui mendient, les supers riches à côté des supers pauvres, la bouffe mega bonne, le stress d’écrire une connerie dans un article de presse, s’apprivoiser, être payée en chèque, appeler ses proches par skype, avoir un internet de merde, parler de la guerre, vérifier si c’est l’électricité ou le générateur, recevoir des messages vocaux sur WhatsApp, se déplacer dans une ville sans adresse, relativiser les choses, voir des photos de martyrs sur la route, débrancher le frigo pour faire marcher le micro-onde, ne jamais boire l’eau du robinet, ne jamais jeter le pq dans la toilette, comprendre 1 mot sur 10 quand quelqu’un parle arabe, expliquer pourquoi je suis là, fermer la fenêtre quand ça pue la pollution, rencontrer des gens gentils et puis tout le reste aussi.

On s’habitue. A tout, enfin je crois.

C’est quand même marrant de réaliser qu’à un moment ce qui était inconnu et surprenant devient normal et confortable. Les repères changent, les habitudes aussi (oui je sais, ça on l’a compris).

Cinq mois que cette nouvelle vie à commencé, avec des (sacrés) défis personnels et professionnels. Vivre à deux + écrire pour du vrai = salut-je-deviens-une-adulte-qui-s’assume.

On va pas se mentir, au début, c’était pas vraiment si simple. Sortir de la zone de confort, tout ça. (Ho Hisse). Et puis, vient un beau jour où tu te réveilles sans te demander ce que tu fous là et soudain tu réalises que, ouais, ça y est, tu commences à faire tes marques.

Petit à petit l’oiseau fait son nid.

C’est beau je trouve de s’approprier un nouveau pays, des nouveaux amis, une nouvelle vie.

Voilà, voilà, je voulais te dire ça parce-que je passais par là,

Bisous de Beyrouth.

Welcome to Lebanon

Bruxelles.

J’ai mal mon cœur quand je vois des titres d’articles du genre « Bruxelles, le terreau du terrorisme en Europe ». Ouais, ça me fait une grosse boule qu’on parle de ma ville comme ça. Alors aujourd’hui, pas de politique-panique, mais un peu de douceur dans ce monde de brutes. Bruxelles, je t’aime, puis je te le dis et je l’écris.

Tout d’abord, faut que tu saches qu’à l’étranger quand quelqu’un prononce BruXel et pas BruSSel, et ben je te défends. Aussi, quand on parle de « guerre entre Flamands et Wallons » (une fois sur deux ils prononcent Vallons) ben, je prends le temps d’expliquer comme je peux qu’au nord il y les Flamands, au sud les Wallons et au milieu il y a toi, Bruxelles et ta tour de Babel. T’es incroyable t’sais avec ta michpopote de langue dans le métro : français, néerlandais, anglais, arabe, portugais, allemand,  turc, espagnol, chinois, pakistanais, polonais, bulgare,… Tu te rends compte de ta richesse ? T’es étonnante, et  même si ton temps est pourri t’es chaleureuse. En plus, quoi qu’il arrive, tu trouves des solutions, fin des compromis. Ouais, t’es parfois absurde, mais c’est ta marque de fabrique. T’as fait de l’autodérision un sport national. T’es contradictoire aussi. T’as tes bourgeois qui roulent en mini, puis tes pauvres qui zonent dans le métro. T’es souvent injuste avec les faibles et tu te caches les yeux. T’es pas parfaite Bruxelles, oh, non. Tu te gentrifies, puis t’es quand même malhonnête.  Mais t’es comme t’es, jamais vraiment solide, toujours un peu entre deux. On va pas se mentir, t’es pas la plus funky, ni la plus jolie. Mais t’es toi, avec ton canal qui a envie de se pendre et tes habitants qui ont bon cœur. Bruxelles, ces derniers jours, c’était pas chouette de te voir avoir peur. On te veut vivante. Qui mange des trucs un peu gras, et  qui boit trop de verres. On te veut EN VIE avec tes peye dans leur bar dés 9h, avec tes bureaucrates pressés sur les grands boulevards, avec tes zonards sur les bancs du centre-ville, avec ta jeunesse éclairée dans les rues d’Ixelles,  avec tes vieux, tes jeunes, tes moches, tes beaux, tes réfugiés, tes gauchos, tes handicapés, tes flamingants, tes artistes, tes étrangers, tes hipsters, tes métissés, tes désabusés, tes bobos, tes religieux de tous bords, tes révoltés, tes cons, tes idéalistes. Avec tous ceux-là, et puis tous les autres.

Presque 2 million de kets qui t’aiment. Penses-y.

Longue vie à toi Bruxelles. Longue vie à toi.

dyn002_original_640_399_pjpeg_2565708_25c6a51f156629f900492ef6813c7604