J’ai peur.

Mon père est né pendant la guerre (ouais il n’est pas tout jeune). Il ne se souvient pas de grand chose, seulement, du bruit des sirènes, ou de la chatte qui portait ses petits par la peau du coup jusqu’à la cave avant les bombardements. Par contre, quand les Alliés sont venus libérer Bruxelles, mon grand-père l’a emmené au défilé et lui a dit de ne jamais oublier cette image. Du haut de ses trois ans, il a promis. Le pays redécouvrait le sentiment indescriptible de la Liberté. Il n’a jamais oublié.

Quand j’étais petite, l’idée que la Belgique ait été en guerre me perturbait vraiment. Apprendre que telle ou telle maison s’était fait bombarder me glaçait le sang. Je me suis passionnée pour l’histoire. J’ai lu beaucoup. Les images des camps de concentration m’ont marqué à jamais. Je n’ai toujours pas compris comment des humains avec un cerveau et un cœur avaient été capables de tant d’horreurs.

Pour aller à l’école le matin, je passais quand même pas mal de temps dans la voiture. Je me souviens de ces trajets où je questionnais mon père sur la bonté naturelle de l’homme, sa capacité à détruire, à tuer. Il me disait «heureusement, on a compris, en Europe, il n’y aura plus jamais de guerre. » Alors, je regardais le ciel et je me disais que j’avais quand même de la chance d’être née en 1988 et pas 50 ans plus tôt.

Dans ma petite école de village, je n’ai jamais expérimenté le racisme. Il y avait un centre d’accueil pour réfugiés à quelques rues. Nous les enfants, on était tous ensemble. On s’en foutait de s’avoir que certains venaient de là ou de là, ce qui était important c’était de jouer, peu importe les origines.

En grandissant, j’ai réalisé que le monde était plus compliqué. En tous cas que certains le rendaient plus compliqué. Un jour, des policiers m’ont demandé mes papiers d’identité. En pleine rue, comme ça, pour rien. C’est la seule et unique fois que ça m’est arrivé. Ce jour-là, j’étais avec un groupe de jeunes Belges aux origines étrangères. Cet épisode quotidien pour la plupart d’entre eux, m’a complètement traumatisé, j’ai alors réalisé que tous les Belges n’avaient pas les mêmes droits dans l’espace public.

Les années ont passé. Le repli identitaire a grandi. Le vivre ensemble s’est transformé en utopie. Les mots « sécurité » et « peur » ont envahi les médias, souvent accompagnés du terme « étranger ».

Et puis, il y a eu la crise économique. Et tout est devenu encore pire. Les portes fermées, les visages baissés et les dents serrées. Au lieu de tendre les mains, on a levé les poings.

Et un jour, les bombes ont explosé chez nous. Et tout est définitivement parti en couille. Les morts étaient à peine enterrés, que des discours de haine ont été diffusés.

Aujourd’hui, un vent nauséabond souffle sur nos maisons. La société se divise. Les racistes ne se cachent plus. Le rejet est devenu la base de tous les discours. Les mots sont forts. Face au pire, plus personne ne s’étonne. L’inacceptable est devenu banal.

Impossible de ne pas relire l’histoire. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que les événements se répètent. Il faudrait être fou pour ne pas tirer la sonnette d’alarme.

Peut-être sommes-nous devenus fous ?

Ou bien peut-être avons-nous oublié la valeur de la liberté?

J’ai peur.

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2 réflexions sur “J’ai peur.

  1. Magnifique texte et glaçant à la fois… Cette petite école, petit cocon d’insouciance t’aura peut-être permis de comprendre que vivre ensemble, vivre les différences n’est pas une utopie … Espérons que le monde de demain le comprenne … vive la Liberté … Ton ancienne institutrice, Flore

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