Chroniques de service

Tadaaaam, aujourd’hui est un grand jour. Me voilà enfin décidée à écrire mes « chroniques de service ».

Tout d’abord commençons par une petite introduction pour le lecteur non-Libanais… Les services, kesako? Ils pourraient être définis en quelque sorte comme des taxis collectifs. En gros, quand on marche dans l’espace public au Liban, il y a de fortes chances qu’après 3 secondes et demie, une voiture à plaque rouge nous klaxonne. Ce n’est pas pour dire bonjour (ni pour signifier qu’on est canon) mais simplement pour nous demander où on va. Si on doit se rendre dans telle direction et que le chauffeur y va aussi, il nous dira de monter, s’il ne va pas dans ce sens-là, il continuera son chemin sans nous. Une fois dans la voiture, il est très probable que d’autres voyageurs nous rejoignent, d’où l’idée de « taxi collectif » (un peu comme dans Taxi Téhéran pour ceux qui l’ont vu). Autant dire, que dans un pays sans système de transports en commun « les services » sont bien-bien utiles. Attention, comme au Liban, il n’y a pas d’adresse, ça complique un peu les choses… Si le chauffeur nous demande « weyn » et qu’on répond « 58 rue Chehab », il risque de faire une drôle de tête. En fait, ici, faut se repérer par lieu-dit ou par endroits connus (la supérette du coin étant considérée comme un endroit connu). On va pas se mentir, quand on débarque à Beyrouth et qu’on ne connaît pas encore les fameux endroits « connus » ben on est un chouïa dans le caca. Les premières semaines sont assez difficiles nerveusement mais on finit par s’habituer et voilà qu’un beau jour on devient docteur ès servicès.

Bon, maintenant que les bases sont acquises, on peut passer au niveau supérieur.

Une petite distance, c’est un « service » et ça coûte 2000 Livres libanaises, environ 1,5$. Pour une plus grande distance c’est deux services « serviseyn » (quand on rajoute eyn à la fin d’un mot ça veut dire deux en arabe (décidément tu en apprends des choses aujourd’hui)). Bref, au plus on va loin, au plus on paye mais normalement ça reste toujours moins cher qu’un taxi. Sauf si comme moi, tu as une pure tête d’allochtone et qu’on essaye constamment de te rouler. Mais, trois mots d’arabe accompagnés d’une bonne vieille face de blasée et le tour est joué. Quand le chauffeur nous propose de monter, il fait un petit geste de droite à gauche avec sa tête pour dire genre « viens » mais quand il nous veut pas dans sa caisse il lève le menton pour dire non et il se casse. Au début, ces codes de communication non-verbale sont quelque peu déroutants.

Bref, maintenant que toi aussi, cher lecteur tu es devenu un pro des services, je peux commencer mes chroniques pour de bon. Attention, je vais te raconter plusieurs petites histoires, ça risque d’aller un peu dans tous les sens.

Un jour, j’écrirai les chroniques de services et ce jour c’est aujourd’hui:

  • A force d’aller de gauche à droite en service ou en taxi, les chauffeurs sont devenus mes amis. J’ai maintenant mes petits préférés auxquels je fais appel directement par whatsapp « I need a ride from my home in 10 minutes« . Parfois, j’ai l’impression d’être une vraie bourgie aux multiples chauffeurs.
  • Le jour des attentats de Bruxelles, je me suis levée, j’ai appris la nouvelle, j’ai appelé mon amie belge qui vit à l’autre bout de la ville, j’ai mis un pull à l’envers et j’ai foncé dans un service. J’ai un peu pleuré sans faire exprès. Le chauffeur m’a demandé « shu fi », j’ai répondu que « Bomb, terrorists, Belgica, home, sad, horror ». Il a dit « Ufffff » m’a tendu un mouchoir et puis un autre. Ça m’a chauffé le cœur.
  • Ici, il y a eu une sacrée crise des poubelles. Elles n’ont pas été ramassées pendant 8 mois, c’était tout à fait horrible. Un jour, dans un service, il y avait un mec devant, à côté du chauffeur et une meuf à côté de moi. Les fenêtres étaient ouvertes. Soudain, devant nous, un immense tas d’ordures en feu. Evidemment, j’ai réagis par un « oufti c’est fou ça » tandis que le mec devant s’est contenté de dire machinalement « fermez les fenêtres« . J’ai pensé très fort dans ma tête: « Okay, une énorme incendie de poubelles qui ferme la route, tout va bien, tout le monde s’en fout, c’est normal ». (Depuis cet épisode, je me suis moi-même quelque peu endurcie).
  • Ces fameuses poubelles, huit mois sans être ramassées donc, et puis un beau jour, ça y est, ils ont enfin tout transporté vers la décharge. On ne peut imaginer l’odeur de la fermentation des ordures après huit mois…. Ça sentait la mort. Voire pire encore. Bref, ce jour-là tout Beyrouth se bouchait le nez et le chauffeur du service pour masquer un peu l’odeur aspergeait sa voiture de déo. J’ai beaucoup rigolé.
  • Il y a ce chauffeur qui ne comprend pas un mot de français mais qui switch sur radio Nostalgie dès que je monte dans sa voiture pour me faire plaisir (enfin je crois).
  • Les petits accidents sont monnaie courante dans ce pays où tout le monde conduit n’importe comment. D’ailleurs toutes les voitures sont remplies de binch à force de se rentrer dedans. Voilà donc qu’une voiture nous emboutis à un feu rouge. Ma tête fait un gros bong, et je lâche un petit « ouille purée». Le chauffeur sort en gueulant, vérifie sa caisse, enguirlande le mec qui l’a embouti et puis redémarre sans me demander si au fait tout va bien pour moi. Ce jour-là, j’ai serré les dents.
  • Je monte dans la voiture. Le chauffeur est dans une grande discussion avec le mec d’à côté, ils rient, ils s’emportent. Ils se tapent la cuisse et se prennent par l’épaule. Tant de bonhomie me met du baume au cœur. Le passager descend. Le chauffeur me regarde dans le rétro et me lance « he is a jerk« . Je ne lui ai plus adressé la parole de tout le trajet.
  • Je rentre dans un taxi, il fait chaud et ça sent le fallafel. Sur le siège avant, une toute vieille dame déguste ses fallafels avec plaisir et délectation. Elle m’en tend un. C’était une scène d’une beauté presque parfaite.
  • Un beau jour, comme d’hab, le chauffeur me demande si je parle arabe. Je réponds « chouai-chouai » en faisant ma tête de gentille-un-peu-gênée. Comme, on est coincés dans les embouts, il décide de me donner une leçon de libanais. Je me suis dit que c’était chouette la vie des fois.
  • Il y a ce service qui vit près de chez moi et qui me raccompagne parfois. Pour que ce soit plus simple je lui ai dit que j’étais mariée. Il m’a demandé où s’était passé la fête, il y a combien de temps et tous ces trucs-là. J’ai raconté des histoires. Et la fois d’après quand il m’a reposé des questions sur mon mariage j’étais bien gênée de ne pas me remémorer ce que je lui avais raconté. Heureusement, il se souvenait de tous les détails et me les rappelait avec joie et bonne humeur « et les fiançailles à Bruxelles, c’était bien? », je n’avais qu’à dire « OuiOui » en souriant avec beaucoup d’enthousiasme.
  • L’été à Beyrouth, il ne fait pas seulement chaud, il fait aussi extrêmement humide. L’air suinte, littéralement. Du coup, quand, je me retrouve dans un service sans air-co, coincée dans les embouts, avec trois (inconnus) derrière, je commence à regretter la fraîcheur de ma petite Belgique. Le tout est d’être suffisamment rusée pour ne jamais se retrouver au milieu. Il faut ensuite faire preuve d’ingéniosité pour éviter de se coller à la portière et son plastique brûlant tout en s’éloignant le plus possible de la cuisse pleine de transpiration de la personne d’à côté. Une fois la bonne position trouvée, on ne peut plus bouger plus d’un poil.

Des histoires, il y a en a encore des tonnes. A chaque service, son anecdote. J’irais même jusqu’à dire que c’est dans les services qu’on apprend la vie. OuiOui. Les chauffeurs traversent la ville inlassablement en transportant des centaines de visages inconnus. Parmi ces guides urbains qui ont toujours la cigarette au bec, il y a ceux qui cherchent une femme, ceux qui ont tout perdu, ceux qui montrent les photos de leurs enfants, ceux qui détestent Beyrouth, ceux qui ont tout vécu dans leur voiture pourries et tous les autres aussi.

Aaaaah, les services, sans eux Beyrouth ne serait pas du tout la même….

CasseDédi à tous ces chauffeurs anonymes.

ps: tu peux liker la page FB du blog si tu veux

taxi-1

 

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