Carnet de voyage: Liban (partie 2)

Une société multi-confessionnelle

A Beyrouth, je remarque assez vite que tout le monde se connaît (encore pire qu’à Bruxelles). En tout cas, tu connais tous les gens de ta « communauté ». C’est pas simple à comprendre mais je vais tenter d’essayer de faire un petit récap de la démographie libanaise. (Le seul réel recensement date de 1932, hum, mais voici une estimation de la situation actuelle). Avec une superficie trois fois inférieures à la Belgique, les libanais sont environ 4 millions. Aujourd’hui, le Liban compte 60% de musulmans  (sunnites, chiites, druzes, ismaeliens, alaouites) et 40% de chrétiens (maronites, grecs orthodoxes, grecs catholiques, arméniens orthodoxes, arméniens catholiques, protestants, romains catholiques, syriaques catholiques, syriaques orthodoxes, assyriens, chaldéens et coptes.) Ouais. La suite va se compliquer, accroche toi. Le Liban est bien connu pour son multi-confessionnalisme. Des églises de toutes les sortes, des mosquées. 18 communautés officiellement reconnues (13 chrétiennes, 1 juive et 4 musulmanes). Il y a de quoi être un peu confus. J’ai essayé de comprendre mais j’ai lâché prise. Vraiment, vraiment, vraiment c’est aussi fascinant que déroutant. Ces chiffres sont ceux des citoyens libanais mais on ne peut pas s’arrêter là. On compterait, 200.000 femmes domestiques (ouais les gens aisés ont des bonnes) venues d’Asie et d’Afrique. Il faut aussi tenir compte des 350 000 réfugiés palestiniens. Et puis, aujourd’hui, avec la guerre, il y aurait 1 million de réfugiés syriens.

Dès que je peux, je m’en vais

La diaspora libanaise compte plus de 10 000 000 de libanais à travers le monde. Au 19ieme, beaucoup ont fui la famine, l’émigration moderne datant du début de la guerre compte environ 2 millions de personnes.

A chaque fois, c’est la même chose  on boit un verre tranquille, on parle de tout et de rien et puis cette phrase fatidique: « je vais partir, faire ma vie ailleurs ». Alors, tu penses bien le mot qui sort de ma bouche c’est « pourquoi? » et eux de me répondre « on a pas de futur ici« . Beaucoup de jeunes universitaires qui veulent construire leur avenir et un pays qui ne fait rien pour les retenir… Alors ils s’en vont en Amérique du Nord, dans les pays du Golf ou en Europe. Tu sais le blog, au Liban, il y a très peu de protection sociale, pas d’allocations de chômage, la non-existence du mariage civile, l’omniprésence de la religion, les problèmes de mobilité dans le pays, mais aussi et surtout la difficulté de voyager vers l’étranger et ce sentiment d’humiliation d’être à traité comme un paria (le passeport libanais donne la possibilité de visiter seulement 38 pays sans autorisation des ambassades étrangères VS 171 pour le passeport belge), la corruption, le chaos, la fermeture des frontières, les coupures d’électricité quotidienne, les stigmates de la guerre et puis cette maudite instabilité… Ils en ont marre et c’est normal. Mais il y a de quoi se désoler de la fuite de cette intelligentsia qui fait vivre le Liban. « Tu sais, on a les mêmes attentes par rapport à la vie que vous les européens et voir ce chaos tous les jours c’est vraiment pas possible. Toi, t’es en vacances alors oui, tout te parait trop cool mais vivre ici c’est différent. On fini par faire semblant de rien sinon on deviendrait fou. Du coup, les gens font la fête, se droguent, claquent de la thune dans des bagnoles ou des smartphones derniers cris. » J’ai failli répondre « chez moi ils font pareil mais sans doute pour d’autres raisons » mais j’ai rien dit.

Hi, kifak ça va?

Depuis tantôt, je te raconte que j’ai tapé la causette à tout le monde… Tu te demandes pas dans quelle langue? On s’entend que je ne parle pas un mot d’arabe  (enfin si peut-être un mot) mais bref ce que je veux te dire c’est qu’aussi déroutant que passionnant, les libanais peuvent prononcer dans la même phrase des mots de français, d’arabes et d’anglais. C’est absolument fascinant. Par exemple, ils disent « merci » et pas « choukran ». Ils se saluent par le « Hi » anglais suivit du « kifak » libanais. Pour se dire au revoir la formule la plus connue est « Yalla Bye ». Une langue mixée donc. Un peu à l’image de la société toute entière. L’élite parle un français et un anglais impeccable. Certaines écoles et universités ne sont qu’en français. La plupart des libanais sont très francophiles, ce qui donne un véritable sentiment de « comme à la maison ». Donc bref, pour répondre à la super énigme, j’ai parlé français avec les copains libanais comme je le parle avec toi. Ouais. Il y a un autre truc qui vraiment mais alors vraiment m’a étonné c’est l’utilisation simultanée de deux monnaies: la livre libanaise et le dollar américain. 1$ = 1500 livres libanaises. Tu peux payer en dollar et on peut te rendre en livres libanaises. Voire payer en dollars et en livres libanaises. Ou payer en livres libanaises et on te rend en dollars. Ou encore… Bref, il y a de quoi être légèrement décontenancé. Avec la conversion vers l’euro en plus, je te dis pas… J’ai fait des calculs vraiment savants. Et comme pour le reste, en vain, à un moment j’ai lâché prise. Bref, j’en ai conclu que pour parler trois langues en même temps et payer avec deux monnaies, ils doivent avoir un cerveau un peu plus évolué, c’est pas possible autrement. Il y a plus qu’à le prouver scientifiquement.

« T’as vu comment on roule ici? Welcome to Lebanon »

Il y a deux bandes sur la route, les voitures forment 4 files, c’est normal. Pas ou très peu de trottoirs, inexistence des passages pour piétons, des feux qui marchent pas, un code de la route tout relatif… A Beyrouth, si t’es à pied, tu apprends vite à t’imposer. Du trafic du matin au soir. Une symphonie de klaxons. Comme je te le disais plus haut c’est pas vraiment le paradis des vélos (en plus ça monte et ça descend tout le temps et avec la chaleur…) Puis, faut que je t’explique les taxis-services… D’apparence c’est des taxis mais il klaxonnent dés qu’il passent près d’un piéton pour lui demander si il veut monter, si tu vas dans sa direction tu peux grimper dedans, c’est 2000 livres pour un service (une petite distance), on se retrouve donc à plusieurs clients dans le même taxi, une sorte de covoiturage en quelques sortes. Les bus (des minibus un peu deglingos) fonctionnent un peu de la même manière, ils te klaxonnent quand tu marches au bord de la route (il y a pas d’arrêts de bus), si ils vont dans ta direction, tu montes dedans si pas t’attends le suivant. (ça change des stations de metro de la stib). Évidement, quand tu débarques et que tu comprends encore rien à la géographie de la ville, c’est pas évident-évident vu que pour se déplacer faut savoir vers où tu veux aller. Il y a pas de trains ni de trams ni de metros. En fait, il y a pas de système de transports publics. Mais au final, ça marche quand même et puis tu papotes avec le chauffeur et les gens et ça c’est plutôt marrant.

Envoie moi ta localisation sur whatsap

Faut aussi que tu saches, au Liban, il y a pas vraiment d’adresses. On ne dit pas « je vais au 54, rue jean Moulin » mais « je vais dans la rue qui monte près du supermarché de tel quartier« . Alors oui, évidement quand tu viens d’arriver et que tu connais pas encore grand chose c’est pas simple de s’y retrouver. Moi, mon plan c’était d’appeler les copains libanais « je te passe le chauffeur, tu veux bien lui expliquer vers où je dois aller?« . Sinon, le truc des libanais pour se retrouver, c’est de s’envoyer la geolocalisation sur whatsapp pour ensuite se googlemapper « rdv là« . Une société système D, tu dis?

La nature et la culture

Malgré sa petite surface, le Liban est un pays de contraste même en terme de nature et de paysages. Le pays a plus de 200km de côte (beaucoup de plages privés mais aussi de très belles plages publiques), de magnifiques forêts de cèdres, des plaines agricoles et des montagnes enneigées. Cette parcelle de terre se trouve au carrefour entre l’Occident et l’Orient et est à l’origine des plus anciennes civilisations du monde. Le Liban est une mosaïque culturelle et confessionnelle. Le pays des cèdres offrent une multitude de sites archéologiques à découvrir! Phéniciens, Assyriens, Grecs, Romains, Byzantins, Turcs, Français. Tous ont laissé leurs traces pour faire de ce petit pays un vrai trésor d’architecture et d’histoires. Entre autres; Baalbek, un incroyable site archéologique à quelques kilomètres de la Syrie. L’endroit est merveilleux mais vidé de ses touristes qui sous les conseils des ambassades n’osent plus s’y rendre, bien que le danger ne soit pas vraiment réel. Alors, j’te dis si tu lis ceci et qu’un jour tu vas au Liban, VAS-Y! Et dis bonjour, à F. de ma part, ce sympathique petit guide qui m’a invité à manger chez lui avec toute sa famille comme ça juste pour être sympa alors que je rêvassais dans les ruines…

Le sud du Liban

Revenons au voyage… B. m’a proposé d’aller dans le village de son enfance; Ain Ebel, dans le Sud du Liban, à quelques kilomètres de la frontière israélienne. Bon, faut que tu saches que nos chères ambassades européennes interdisent à leurs ressortissants de se rendre dans cette région sans autorisation, du coup il y  pas mal de barrages militaires sur la route. Heureusement, on est des petits filous et on est passé ni vu ni connu. Le sud du Liban c’est toute une histoire, alors si t’es d’acc je te fais un maxi condensé de ce que j’ai un peu compris. De 1982 jusqu’en 2000, Israël a occupé la région. Durant cette époque, le pays était véritablement divisé en deux. Les habitants du Sud devaient se procurer un laisser-passer pour pouvoir rejoindre le Nord du pays. Le trajet qui prend aujourd’hui deux heures maximum prenait alors plus de cinq heures à cause de tous les check points.  Après le retrait des troupes israéliennes, la région devient le bastion du Hezbollah.  Pour les gens que j’ai rencontré le Hezbollah n’est pas le groupe de méchant qu’on nous décrit dans les médias (ouais je caricature un peu mais bon) en effet, le groupe armé est vu comme le libérateur du Liban, forts religieux certes mais idéalistes et prêts à donner leur vie pour leur terre.  B. m’explique qu’un de ses amis est mort en bataille en défendant les couleurs du Hezbollah. C’était un jeune médecin brillant et engagé, jusqu’à sa mort, personne ne savait qu’il combattait pour le groupe armé. Dans le sud, les affiches à l’effigie des martyrs se comptent par centaines. C’est quand même un peu impressionnant.

(Faut quand même que je te dise un truc; on est arrivé dans les villages du Hezbollah en écoutant la radio en hébreu qu’on captait vu la petite distance avec la frontière. C’était quand même du bon gros WTF)

En 2006, Israël bombarde la zone pendant 30 jours de combat en faisant plus de 1100 victimes. B. m’explique que l’armée prévenait les civils en balançant des messages au dessus des maisons; mais fuir n’était pas donné à tout le monde, il fallait avoir un autre endroit où aller, une voiture, de l’essence  (denrée rare en période de conflits). Un groupe de civils sous les conseils de la croix rouge est parti en mini bus en s’armant de drapeaux blancs, ils ont été massacrés.

C’était la guerre. Il y même pas 10 ans. Juste là.

Aujourd’hui la région est calme, les parents de B. vivent dans une grande maison face aux montagnes remplies d’oliviers. C’est un endroit apaisant et magnifique. Difficile d’imaginer qu’en 2006 sur ce péron que j’emprunte en riant un homme est mort fusillé. Depuis 2000, la frontière avec Israël est fermée. Le pays voisin avec tant de points communs est interdit d’accès. Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière, B. me dit « t’imagines que juste là il y a des gens qui vivent, qui travaillent, qui font la fête et je peux pas les rencontrer« . Il y a plus qu’à utiliser Tinder, pour rentrer en contact avec CeuxQuiViventJusteLà. On dirait que c’est une mauvaise blague, mais en fait pas vraiment.

E., un jeune libanais me dit, « en Inde j’ai rencontré un israélien, on a fumé ensemble.  Je lui ai dit, et quoi quand tu vas rentrer chez toi tu vas mettre ton uniforme et venir me tuer? On a rigolé  » Et il continue « le jour où on ouvre la frontière, je serai le premier à passer de l’autre côté et à aller faire la teuf à Tel-Aviv« . J’ai souri. Puis, j’ai senti un truc me piqué le cœur.

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