Madame A.

Hey le blog,

Aujourd’hui, je vais te raconter une histoire. Une histoire vraie. Un truc dont je veux parler depuis longtemps sans trop savoir comment. Seuls mes amants, mes très proches et quelques âmes soeurs sont au courant. C’est que ce souvenir refait surface seulement lors de ce genre d’instants intimes où l’on se parle de la vie, de ce qu’il en restera puis aussi de la mort.

Voilà, tout commence là. Il y a 12 ans presque jour pour jour.

J’ai dans les quatorze ans, un jour, ma professeur de français à l’école nous demande d’écrire un récit de vie. Les mots, j’aime ça et ce depuis toujours, je prends donc l’enjeu très au sérieux. Je veux pour ce travail me concentrer sur une personne relativement âgée, mais comme j’ai pas de grands parents et bien c’est pas évident. Pas de vieux à l’horizon. Rien, nada. Me voilà occupée à rêvasser sur la terrasse de mon appartement lorsque je songe à Madame A., la voisine, qui vit de l’autre côté du balcon, celle qui m’salue tout en arrosant ses plantations et qui se promène avec son petit chien dans le jardin. Elle a dans les soixante-cinq ans, la rumeur  dit qu’elle a vécu en Afrique pendant la colonisation, elle a l’air d’être gentille et d’aimer la conversation. BINGO. J’ai trouvé mon sujet de rédaction. Le lendemain, je me rends donc dans l’appartement mitoyen, armée d’un enregistreur, d’un crayon et d’un calpin. Je rentre dans un quatre-vingt mètres carré géometriquement semblable au mien mais pourtant diamétralement opposé, je ressens d’ores et déjà un sentiment d’étrangeté. L’odeur, les masques africains au mur, le petit chien qui saute partout, le jus d’orange un peu surret. Le décor est planté, le récit peut commencer. Je m’installe dans le grand divan. Nous sommes l’une en face de l’autre. Je lui pose quelques questions timidement en me raclant la gorge de temps en temps. Le début de l’entretien se passe comme se passe des tats d’entretiens, entre sourires polis, regards perdus dans les souvenirs et tentative de non-balbutiements. Petit à petit, sa langue se délie. Elle parle, raconte, rit, pleure un peu. Elle sort les albums photos, les boîtes à souvenirs. Elle se confie. Je l’écoute et essaye tant bien que mal de suivre le fil de sa pensée. Quelques fois elle me dit « coupe l’enregistreur, ça personne ne doit savoir », alors, j’appuie sur pause et je tends l’oreille. Elle ne s’arrête plus de parler. Je me dis que la situation est un peu surréaliste mais qu’après tout, ça n’arrive pas tous les jours d’avoir l’occasion de livrer son existence à quelqu’un, du coup je reste patiente et je prends des notes comme je le peux. Les heures passent. Le soir tombe, c’est l’heure de manger, je la remercie mais je dois y aller.

Ce soir là, je m’en vais à Bruxelles, dormir chez mon père. La soirée se passe comme se passe beaucoup de soirées. On mange, on regarde peut-être un peu la télé, je ne pense plus à la voisine. Je vis. Tout Est Normal. Le lendemain matin, le téléphone sonne. C’est ma mère.
Madame A, la voisine est morte cette nuit.
Madame A,
la voisine,
est morte,
cette nuit.
Je lâche le téléphone et pousse un petit cri. Elle est morte. La voisine est morte. Madame A. est morte. Merde. C’est bizarre. Je suis pas vraiment triste mais j’ai mal au ventre et je répète « oui ça va, non, j’ai pas envie de discuter d’ça. » J’allume la télé et je continue ma journée.

Je suis la dernière personne à qui elle ait parlé. Ses enfants ont retrouvé les albums photos et les souvenirs sur la table du salon. Ils n’ont pas compris. Ma mère a du leur expliqué. Moi, je n’ai pas voulu les rencontrer. Elle m’avait dit des secrets, je voulais pas les répéter. J’ai fait mon devoir pour le cours de français, puis j’ai arrêté d’y penser, je voulais qu’on me foute la paix.
Elle n’était pas malade. Elle était pas si vieille. Elle était fort seule. Elle s’ennuyait un peu de la vie, de la vraie, du coup, on aurait dit qu’elle attendait que le temps passe. Je vais pas te mentir le blog, cette histoire m’a retourné. Mes parents m’ont beaucoup rassuré mais oui, à un moment, j’ai bien cru que j’étais la mort ou en tout cas que c’est moi qui l’avais tué en la remuant à travers son passé. Puis, parfois je le crois encore. En fait, j’aime toujours pas trop y penser. Mais aussi, je me rassure et je me dis qu’elle a pu me raconter, elle a vidé son sac de noeuds, elle a ouvert son coeur. Littéralement. Elle m’a livré un truc immense: la trace de sa vie.

Faut que je sois honnête, hier, en décidant d’écrire ces quelques lignes, je me suis rendue compte que j’avais oublié son nom. J’avais beau fouiller dans ma mémoire, rien, pas un micro indice. On oublie ce qu’on veut oublier pas vrai? J’ai épluché les archives des annonces nécrologiques de ma commune et je l’ai retrouvée. Je l’ai reconnue directement. Ça m’a soulevé le coeur. C’était un peu glauque-bizarre comme sentiment. J’ai revu son visage devant moi. Et je me suis souvenue de sa voix. Ça m’a donné une drôle d’impression partout dans le corps.

Il m’arrive de penser à elle. A sa coupe au bol. Au jus d’orange un peu surret. A son regard parfois inquiet. A son accent de bourgeoise d’antan. A sa solitude qui te remplirait le plus grand des appartements.
Voilà. Mourir seule dans ses regrets inavoués et ses pensées inexprimées sans avoir pu trouver personne pour en parler c’est sans doute une des choses les plus malheureuses de notre pauvre existence. Je me dis qu’au moins, je lui aurai évité ça.

Il faut prendre le temps de s’écouter dans la vie. C’est un peu la morale de mon histoire.

Le reste c’est secret. Entre elle et moi. Pour toujours. Là.

A vous Madame A.,

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